Brésil : report de la mise à l’eau du premier Scorpène

programme-prosubContrairement à l’Inde et à la Malaisie, où la diffusion sur Internet en Australie fin août de quelque 22 000 pages de documentation technique sur le sous-marin Scorpène, obtenues de façon frauduleuse, a quelque peu contrarié ces opérateurs courants de ce type de sous-marin d’attaque français à propulsion conventionnelle, le Brésil considère cette fuite comme plus anecdotique que préoccupante, compte tenu qu’il s’agit d’une documentation déjà datée (de 2010 selon DCNS). Au-delà du fait qu’elle trouve totalement anormal qu’une notice technique de cette ampleur puisse être rendue publique et qu’elle entend être informée des suites de l’enquête diligentée par DCNS, l’amirauté brésilienne a tenu à préciser sa position suite aux questions de la presse nationale, toujours très incisive quand il s’agit de scandales.

On se rappelle que Marcelo Odebrecht, l’ancien dirigeant de la plus grande entreprise de bâtiment d’Amérique latine — et partenaire de DCNS pour la construction au Brésil d’une base navale et de quatre sous-marins Scorpène en coproduction — a écopé de 19 ans de prison pour son implication directe dans le gigantesque scandale de corruption du «Lava jato» (nettoyage au jet) impliquant la grande firme nationale Petrobras, scandale qui a largement éclaboussé le gouvernement et l’entourage de l’ancienne présidente Dilma Rousseff.

Pour l’amiral Max Hirschfeld, chef de ce programme — dit PROSUB —, le « Scorpène brasileiro » est suffisamment différent du modèle initial exporté par DCNS pour rendre les informations techniques dues aux fuites de la presse australienne sans grandes conséquences. D’autant qu’il ne s’agit en rien de documents de nature opérationnelle pouvant affecter le système d’armes du sous-marin (sonars, capteurs, armements y compris système AIP). Plus lourd de quelque 150 tonnes et plus long de 5 mètres que le modèle standard (qui fait 66,40 m et déplace 1 717 t en surface), le Scorpène brésilien, dit du modèle Scorpène 2000 par DCNS, est en effet un bâtiment nettement plus gros (de 71,62 m de long avec un déplacement de 1 870 t en surface) qui a nécessité une importante redéfinition des masses et du centrage, notamment en raison de l’ajout d’un compartiment technique et de vie en arrière du kiosque et de l’adoption d’un nouvel empennage en X, directement inspiré de celui du Barracuda, conférant une meilleure agilité en plongée pour les 2 000 t du « Scorpène brasileiro » immergé.

Les déboires prolongés et persistants — cinq ans de retard et surcoût de plus de 1,5 Md € — du premier des nouveaux sous-marins espagnols S-80 de 2 500 t (largement extrapolé par Navantia du Scorpène initial) rappellent qu’il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir concevoir des copies de submersibles fonctionnant bien.

Quoi qu’il en soit, la marine brésilienne s’est impliquée avant tout avec PROSUB (Programa de Desenvolvimento de Submarinos) dans un programme de transfert de technologie massif avec la France, qui nécessitera au moins une décennie complète pour être accompli sérieusement, selon les experts navals du pays, et ce d’autant plus qu’il doit déboucher (avec les éléments de coque d’un cinquième Scorpène) sur la réalisation du tout premier sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire « Made in Brasil » — un submersible déplaçant 2 500 t désigné SNBR et déjà baptisé S-10 « Álvaro Alberto da Mota e Silva » — dont le lancement initial reste prévu pour 2025 (avec deux ans de retard sur la date de 2023 fixée au départ). Un calendrier très optimiste alors qu’aucun budget chiffré n’a été établi avec précision à Brasilia…  Toutefois un simulateur de pilotage de ce futur réacteur nucléaire, réalisé par l’entreprise française Corys de Grenoble, fonctionne déjà au Labgene (Laboratório de Geração Núcleoelétrica) de Iperó (São Paulo), où est installé le centre technologique de la Marinha do Brasil, qui a la responsabilité technique de mettre au point la chaudière nucléaire électrogène à eau pressurisée RENAP-50 de 48 mégawatts du futur SNBR. Un ensemble de propulsion d’avant-garde « entièrement conçu au Brésil » qui a déjà absorbé quelque 250 millions d’euros depuis son lancement effectif en 2007, sans compter le coût de mise au point des nouvelles centrifugeuses (dites « ultracentrifugas CTMSP ») pour la production de pastilles de dioxyde d’uranium faiblement enrichi (LEU) destinées au fonctionnement du réacteur RENAP-50 du futur SNBR.

Gelé depuis plusieurs mois, faute de financements gouvernementaux réguliers, le programme de construction des sous-marins Scorpène au Brésil (qui a déjà pris trente mois de retard) devrait connaître une reprise l’an prochain, a-t-il été annoncé à Brasilia. Déjà victime d’une réduction budgétaire de 41% en 2015, le PROSUB — qui concerne la construction à Itaguaí dans la baie de Sepetiba (à l’ouest de Rio de Janeiro) de quatre sous-marins d’attaque Scorpène en collaboration entre Odebrecht et DCNS — redevient prioritaire pour la Marinha do Brasil. Selon le directeur du programme PROSUB, le premier sous-marin SBR-1 (ou S-40 « Riachuelo ») devrait désormais être mis à l’eau à l’été 2018, soit deux ans et demi plus tard que prévu. Suivront les SBR-2 (S-41 « Humaitá ») en 2020, SBR-3 (S-42 « Tonelero ») en 2022 et SBR-4 (S-43 « Angostura ») en 2024… Ce dégel du programme fait suite à la décision du gouvernement de Michel Temer d’ajouter une enveloppe de 3 milliards, approuvée par le Congresso Nacional, au budget de la défense de 2017. Pour l’heure, l’achèvement à Itaguaí du SBR-1, réalisé à partir de sous-ensembles complets fabriqués en France par DCNS, se précise alors que les SBR-2 et 3 commencent seulement à prendre forme au rythme débonnaire si propre à l’esprit carioca.

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