“Au contact” : pas d’armée à deux vitesses

JEAN PIERRE BOSSERLa volonté de réinvestissement du territoire national de l’armée de Terre a donc été actée dans le nouveau modèle d’armée “Au Contact”, dont les grandes lignes sont désormais connues (voir TTU n° 975). A ce document, qui redéfinit les cadres généraux de l’action de l’armée de Terre sur le territoire (lutte antiterroriste, protection des fron­tières, cyberdéfense, secours aux populations…), succèdent désormais des réflexions doctrinales et organisationnelles plus ciblées sur les types de missions, les moyens ou les considérations d’ordre juridique ou éthique.

Un travail qui s’inscrit en rupture avec les logiques du passé. Car si l’armée de Terre n’a cessé d’intervenir, ces dernières années, sur le territoire, notamment pour venir en aide aux populations victimes de calamités naturelles, la question du sens plus général de ses missions, notamment à travers des réflexions doctrinales, est restée au point mort depuis la fin de la Défense Opérationnelle du Territoire (DOT) actée dans les années 1990.

Les nouvelles menaces ont d’une certaine façon, avant même les attentats de janvier, contraint l’armée de Terre à «redécouvrir le territoire national», comme l’expliquait le général Bosser (CEMAT) à TTU, sans pour autant effectuer de grand bond en arrière. La DOT, survivance du passé, a disparu de facto en 1996, lorsque Jacques Chirac a considéré que les régiments d’infanterie, de cavalerie lourde et d’artillerie à pied de l’armée territoriale (largement composés de réservistes) étaient inefficaces militairement et coûteux en ressources. D’où sa décision de les supprimer, en portant l’armée de Terre, devenue professionnelle, au standard expéditionnaire et projetable de la FAR.

Les nouvelles missions de l’armée de Terre sur le territoire national, telles qu’elles sont définies dans “Au Contact” ne visent en aucune façon à façonner une armée à deux vitesses, en recréant une armée territoriale cantonnée aux OPINT. C’est un des messages forts du CEMAT. Ainsi, les missions intérieures, comme Sentinelle, n’impliqueront pas une spécialisation des unités employées vers un profil de “super-policier”, mais s’inscriront simplement dans le cycle opérationnel : le fantassin qui débutera sa carrière sur le territoire national sera, demain, déployé en OPEX, qui restera la mission fixant le standard en termes de compétences.

Pour le CEMAT, les OPINT ne doivent pas non plus donner le signal d’une différenciation trop poussée en termes de matériels, qui pourrait être un prétexte à une réduction de cibles, particulièrement sur les moyens de haute intensité. Et ce d’autant que nombre de véhicules roulants (génie, blindés légers…) ou volants (drones, hélicoptères…) sont duaux et utiles tant en OPEX qu’en OPINT.

C’est notamment pour ces raisons que le commandement du territoire national, prévu dans le modèle « Au Contact », ne sera qu’un outil de coordination, un réservoir de moyens qui se nourrira d’unités existantes, comme la BSPP, les unités d’instruction et d’intervention de la sécurité civile ou les régiments du génie de l’air, sans moyens propres dédiés aux OPINT. Les réflexions en cours pour créer un groupement d’appui au sein de ce commandement, sur le modèle de celui du COS, visent à pouvoir gérer efficacement la disponibilité de telle ou telle unité susceptible d’être employée à un moment donné, sans chercher à l’y cantonner.

Ces nouvelles missions impliquent la prise en compte des spécificités et de la diversité du territoire national et de ses enjeux. Car la problématique de Sentinelle, une opération essentiellement urbaine, n’est pas celle des campagnes, où nombreux sont ceux à se plaindre «de ne plus voir de militaires», notamment parmi les élus locaux. Ici aussi, la demande de sécurité est réelle et la réponse pourrait porter, comme l’indique le CEMAT, sur une présence accrue, notamment à travers la relance des exercices en terrain libre ou par la création d’unités de réserve départementales. Car la question de la présence et de la visibilité de l’armée, partout sur le territoire, est indispensable pour «gagner les cœurs» et obtenir le degré de légitimité nécessaire vis-à-vis de la population.

Pour la protection des frontières, si les menaces sont bien identifiées (crime organisé, terrorisme, risques sanitaires et immigration clandestine…), reste à définir quels moyens utiliser en appui de ceux de la Police ou de la Gendarmerie, dans une palette allant des drones aux hélicoptères.

En ville, se pose plus spécifiquement la question de l’introduction d’un certain dynamisme dans la posture des unités déployées dans le cadre de l’opération Sentinelle, l’armée de Terre ne pouvant se contenter de «monter la garde». Mais aussi celle, sensible, du seuil de tolérance des populations à l’égard de cette présence. Jusqu’où faut-il aller en termes de matériel déployé et visible ? Comment afficher la présence des 7 000 à 10 000 hommes de l’armée de Terre sur le territoire sans donner l’impression d’une situation «d’état d’urgence», ou de militarisation de la société ?

Une réflexion doctrinale est en cours et les retours d’expérience de Sentinelle seront scrupuleusement analysés. La prudence sera de mise car, comme l’a montré le traitement médiatique de la scandaleuse affaire de viols présumés en RCA, on ne passe rien — et heureusement — aux militaires.

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