Army 2011 ou la mutation de l’armée de terre allemande

HEERC’est l’une des quatre armées les plus importantes et mieux équipées en Europe et pourtant la Bundeswehr reste certainement la plus discrète et la moins bien connue de tout le continent. En effet, sortie de quelques rares engagements internationaux, politiquement très surveillés par le Bundestag, et de sa participation à la mission de l’ISAF en Afghanistan depuis plus d’une dizaine d’années, elle fait rarement l’objet d’un éclairage soutenu depuis la fin de la Guerre froide ; encore moins depuis cette année, quand les ultimes conscrits de la Bundeswehr sont retournés à la vie civile, conséquence de l’abandon du service militaire obligatoire en RFA — décrété en juillet 2011 par le gouvernement de la chancelière Angela Merkel.

Pour le Generalleutnant Rainer Korff, numéro deux de la Bundesheer, l’armée de terre allemande — et précédemment chef du Multinational Corps Northeast (MNC NE) de l’ISAF à Mazar-e Sharif —, la Bundesheer est aujourd’hui en train de connaître, avec le début de la réalisation du plan «Army 2011» sa plus grande transformation depuis sa mise sur pied en 1955. Ce plan se conclura normalement en 2017 (et plus vraisemblablement en 2019, en raison d’un financement assez lent).

L’homme qui reçoit exceptionnellement quelques journalistes de la presse spécialisée européenne dans le nouveau Q.G. de Strausberg près de Berlin, entouré des principales têtes de son état-major, est posé, direct et disert. Il n’a rien à cacher, tout à expliquer des ambitions actuelles de l’armée de terre allemande, qui compte 55 300 militaires de carrière, quelque 6 000 conscrits prolongés volontaires et 1 740 personnels civils pour assurer, en dehors des missions de défense collectives nécessitant au moins six mois de préparation, trois actions permanentes essentielles : la participation de l’Allemagne à la NRF de l’Otan, la contribution à l’EU Battlegroup et à la «Nationale Krisenvorsorge», qui est en quelque sorte l’équivalent pour la RFA du plan Vigipirate assorti d’un volet de secours aux populations civiles.

Constituée de trois divisions, la Heer chapeaute actuellement en tout six brigades, dont la Brigade Franco-Allemande, et peut compter également sur des forces partagées avec les Pays-Bas et la Pologne, tous éléments rangés sous la bannière du DEU Elements Multinational Corps. L’effort principal du plan Army 2011 porte toutefois et avant tout sur la constitution d’une force «d’entrée en premier» forte : d’un état-major de division complet, d’une brigade mécanisée purement allemande assistée d’une brigade multinationale (avec la France, les Pays-Bas ou la Pologne), d’une task force d’hélicoptères mixte (Tiger et NH90), d’un régiment de forces spéciales et de troupes aéroportées (un ou deux régiments) projetées par C-160 ou A400M. Armée Otan, l’armée de terre allemande entretient des rapports étroits avec les Etats-Unis, le Royaume Uni, la Belgique, la France, la Pologne et les Pays-Bas, mais aussi des coopérations internationales soutenues avec l’Autriche, le Brésil, Israël et la Russie (bien que dans le cas de ce dernier pays, l’essentiel ait été suspendu du fait de la crise ukrainienne). Dernier volet du plan Army 2011 : la modernisation des principaux centres d’entraînement de l’armée de terre. La chose est cruciale, selon le général Korff, pour assurer une bonne formation des soldats et attirer de nouvelles recrues vers la carrière militaire.

Récemment transféré depuis ses quartiers historiques de Coblence en Rhénanie, l’état-major de l’armée de terre s’est établi en décembre dernier à la Barnim Kaserne de Strausberg dans le Land de Brandebourg. Ancien siège de l’armée de l’air est-allemande (LSK/LV), cette caserne wilhelminienne entièrement restaurée située à 40 km à peine à l’est de la capitale allemande présente l’avantage, selon le général Korff, de rapprocher l’état-major du siège du gouvernement fédéral et de permettre par la même occasion d’importantes économies de déplacement et un net recentrage vers l’est. En dépit d’un budget militaire annuel désormais amputé de près de 30 %, le véritable enjeu du plan Army 2011 est de : «transformer une armée de type traditionnel, largement basée sur la conscription, en une armée professionnelle de taille plus réduite et apte à répondre aux missions de demain». En effet, selon le général Korff, depuis la fin de la Guerre froide, la Bundeswehr, pas plus que l’Otan d’ailleurs, n’a jamais su anticiper les conflits à venir et, en particulier, ceux, asymétriques, d’aujourd’hui qui relèvent de situations complexes, où les opérations militaires se mêlent à d’autres enjeux dont il faut nécessairement tenir compte.

L’année 2015 sera pour la Heer une année clef avec l’introduction en série du système de combat du fantassin IdZ (ou Gladius) ; l’arrivée en unité du nouveau chenillé Puma, destiné à remplacer les Marder quadragénaires au sein des régiments d’infanterie mécanisés (mais aussi de la moitié des régiments blindés à l’horizon 2020) ; la livraison d’un lot supplémentaire d’APC Boxer avec leurs rechanges ; puis enfin de l’A400M à la Luftwaffe, avion qui constituera, à terme, l’outil de projection privilégié des régiments parachutistes, d’une part, et de transport des engins Boxer et Puma, d’autre part, sachant que le ministère de la Défense souhaite se passer, dans les meilleurs délais, du concours onéreux des cargos Antonov 124 loués en permanence à la Russie pour assurer l’ensemble de ses déploiements vers l’Afghanistan ou le Mali.

Sur le plan des voilures tournantes, aujourd’hui «débarrassée» de sa flotte d’hélicoptères lourds Sikorsky CH-53G (rénovés par EADS) depuis leur transfert intégral à la Luftwaffe en janvier 2013, la Bundesheer ne peut plus compter maintenant que sur ses machines de transport moyen NH90 qui, selon Rainer Korff, arrivent en nombre insuffisant, compte tenu du fait que le budget de l’armée de terre allemande est «plombé» par les livraisons du chenillé Puma qui «mange» une part très importante des crédits annuels. Une mauvaise surprise en fait, vu la très faible disponibilité de ce nouvel hélicoptère européen, dont les pannes de calculateur à répétition obèrent dès à présent l’entraînement des unités et contraint le personnel des Heeresflieger (l’ALAT allemande) à de longues périodes d’inaction. Si l’on ajoute à cela des critiques appuyées sur le manque de «communalité» entre le Tigre français et le Tiger allemand qui complique les actions communes des deux machines ou encore le manque chronique de rechanges pour l’APC Boxer — qui a été engagé avec succès malgré tout sur le théâtre afghan — le tableau n’est pas tout rose, loin de là !

Anecdotique, la réduction du format de l’armée de terre allemande s’accompagne d’un effet économique imprévu et intéressant puisque une très grande part des matériels lourds, dont elle est en train de se défaire (chars de bataille Leopard, chenillés d’infanterie Marder, automouvants d’artillerie PzH 2000 et autres), ont déjà trouvé preneur sur le marché étranger ; au Brésil et en Indonésie notamment. Une aubaine pour des industriels allemands, comme Rheinmetall ou Krauss-Maffei Wegmann, qui assurent leur rénovation ou leur transformation avant de les remettre aux nouveaux clients. Utile compensation de plan de charge à l’heure où les Boxer et Puma ont encore fait l’objet de nouveaux étalements.

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