2013 : un tournant pour les défenses antimissiles, après les surprises de 2012 ?

Bruno Gruselle, maître de recherche à la FRS, et Guillaume Schlumberger, chercheur associé à la FRS, publient en mars prochain aux éditions du Cavalier Bleu dans la série Idées reçues “La nouvelle guerre des étoiles : idées reçues sur la défense antimissile”. Ce livre offre une perspective pédagogique exhaustive sur les problématiques techniques, économiques et politiques des défenses antimissiles.

Tir antimissile chinois, envoi d’un singe dans l’Espace par l’Iran, essai du système de protection du territoire américain (Ground Based Midcourse Interceptor) et première  mise en orbite par la Corée du Sud d’un satellite : le mois de janvier se termine par un festival balistique.

Pourtant, à l’été 2012, la plupart des observateurs occidentaux prédisaient un déclin des projets de missiles de l’Iran et de la Corée du Nord : les sanctions internationales ciblées produisaient leurs fruits et ralentissaient durablement les progrès des programmes.

Mais, en décembre 2012, Pyongyang parvenait à lancer un satellite avec une fusée ayant des caractéristiques proches d’un missile balistique intercontinental. Quelques semaines après, le régime des Kim annonçait l’imminence d’un essai nucléaire… L’accroissement de la portée de ses missiles pourrait présager d’une révolution du paysage stratégique. Ce d’autant que les liens entre Pyongyang et Téhéran sont avérés : lors du tir d’Unha-3, une équipe d’experts iraniens se serait trouvée sur place dans le cadre de la coopération bilatérale. On peut donc crain­dre que les succès nord-coréens se traduisent par des progrès iraniens dans le cadre de leur probable coopération.

Bien sûr, ce succès est loin d’être synonyme d’une capacité opérationnelle, malgré les craintes exprimées par les Sud-Coréens et certains spécialistes américains : la fusée nord-coréenne, engin lourd, peu mobile, dont l’assemblage prend plusieurs jours sur un site fixe et ouvert, reste vulnérable à une action américaine de contre-force. Mais cette démonstration atteste que les progrès coréens sont réels et peuvent se traduire à court terme par la mise au point de systèmes de moindre portée et moins vulnérables avant le lance­ment : la tendance de la Corée du Nord et de l’Iran à améliorer la qualité opérationnelle de leur capacité balistique est connue. Mais 2012 n’a pas seulement été l’année du renouveau des programmes à longue portée : elle a vu un affrontement inédit entre les moyens balistiques à très courte portée du Hamas et les capacités antimissiles et antiroquettes d’Israël. Avec le système Iron Dome, l’Etat hébreux a tiré les leçons de l’utilisation massive de ce type de système (4 000 roquettes) contre ses cités du Nord par le Hezbollah en 2006 et qui avait provoqué un traumatisme profond. Le taux d’interception de plus de 80 % lors de l’opération Pillar of Defense ouvre la voie à une prise en compte efficace de ces menaces. Les consé­quences politiques sont dès à présent importantes : aux Etats-Unis, ce succès est consi­déré par les thuriféraires de la défense antimissile comme la preuve du bien-fondé de la vision de Ronald Reagan ; en Israël, il conduit indéniablement à renforcer le consensus autour du besoin antimissile multicouche du pays.

A l’Europe de jouer

Côté américain, 2012 aura été marquée par un début de réorien­tation du programme de Missile Defense. Le projet de l’Administration Obama d’European Phased Adapta­tive Approach (EPAA), visant en 2020 au déploiement en Europe d’intercepteurs navals et terrestres très performants, a catalysé les critiques des Républicains : ces derniers jugent que cette initiative fait peser sur le contribuable américain un poids disproportionné par rapport au niveau de protection qu’elle offrira au territoire national. Les préoccupations exprimées par la Russie sur un développement en Europe présenté comme «déstabilisant», pourraient amener la nouvelle équipe américaine à repousser la mise en place des dernières phases du plan ainsi que les développements programma­tiques concernés. Enfin, les doutes sur les pro­messes technologiques que portent ces projets réapparaissent à Washington. 2013 pourrait ainsi nous réserver un changement des priorités en faveur du développement de la composante terrestre de protection du territoire américain, avec comme première étape une étude de faisabilité d’un nouveau site sur la côte Est des Etats-Unis, telle que demandée par le Congrès… au détriment de la vision de l’Otan entérinée à Chicago en mai dernier.

L’évolution de la position américaine en matière de défense antimissile a d’ores et déjà fait des victimes en Europe : le Congrès a refusé d’allouer un budget en 2013 à un des derniers programmes de coopération transatlantique, le Medium Extended Air Defense System (MEADS), mettant ainsi un terme prématuré au développement transatlantique d’une capacité antimissile. Ce fiasco intervient alors que l’Allemagne, les Pays Bas et les Etats-Unis déploient 6 batteries Patriot PAC-3 en Turquie. Enfin, aux Etats-Unis, les exportations de systèmes contre des missiles de courte portée bénéficient d’un large soutien de l’Administration, le Congrès et les industriels concernés, avec désor­mais de réels succès.

2013 rebat ainsi les cartes et offre aux Européens une occasion unique de réfléchir ensemble à l’avenir de la protection de leurs territoires et de leurs populations, alors que la route semblait tracée il y a un an à peine : une menace qui se rapproche ; des Etats-Unis qui se replient sur la pro­tec­tion de  leur territoire ; des budgets qui se réduisent. Le Livre blanc de 2008 avait marqué une étape importante dans la prise en compte de la menace balistique. L’exercice actuel  se produit dans un environnement en profonde mutation, voire une accélération des changements straté­giques : Paris a désormais la respon­sabilité de présenter à ses partenaires européens une vision qui corresponde aux intérêts du vieux continent.

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